« Agent d’acteur (et de cinéaste, d’écrivain) » : rencontre avec François Samuelson

Institut Lumière, mercredi 17 octobre à 11h.

 

« Agent », le mot reste à la fois connu et mystérieux, il s’attache au pouvoir des ombres autant qu’à la magie de la création. D’ailleurs, son appellation complète est « agent artistique » – autrefois, on disait « impresario », ce qui marchait aussi pour la chanson de variété, le cirque Pinder, les combats de boxe et Elvis Presley, qui ne se sépara jamais du colonel Parker (pas plus que Bruce Springsteen de Jon Landau).

Les temps ont changé, le style et la manière aussi. François Samuelson viendra nous dire comment. Fondateur-directeur, en 1995, de l’agence Intertalents, il est l’un des agents les plus importants de la place française. L’une de ces personnalités grâce auxquelles les films se font, et parfois ne se font pas. Il dira comment on accompagne un jeune metteur en scène, comme Olivier Assayas, autant qu’un vétéran, comme Alain Resnais. Des acteurs de cinéma, de Juliette Binoche à Edgar Ramirez, comme des écrivains : Emmanuel Carrère, Michel Houellebecq. Il dira  son métier, ses artistes, sa façon dont un agent influence les choix des uns et des autres, évoquera aussi les arcanes des montages de production de cet art ô combien financier qu’est le cinéma. Sans doute, aussi, comment on ne peut faire ce métier, sans aimer les films, les livres, et les artistes. Une rencontre destinée aux cinéphiles, aux amateurs mais aussi aux professionnels du cinéma, de la littérature et de l’audiovisuel.

François Samuelson (à droite) avec Olivier Assayas



 

La rencontre aura lieu dans la salle du Château Lumière le mercredi 17 octobre à 11h.

 

 

A lire : deux portraits de François Samuelson

 

1. Par Jean-Luc Douin (Le Monde)

 

Patron de l’agence Intertalent, ancien maoïste, admirateur de Guy Debord et auteur d’un livre sur l’histoire du journal Libération, celui que l’on a surnommé « l’agent double » gère les intérêts de nombreux écrivains, cinéastes et acteurs. Juliette Binoche a été sa première cliente sur le marché cinématographique. Il a fait campagne pour elle aux Oscars avec Le Patient anglais en 1997. Celle-ci est là cette année [en 2010] sur trois fronts : l’affiche du Festival (photographiée par Brigitte Lacombe), le film Copie conforme, d’Abbas Kiarostami, dont elle est l’interprète principale, et la coprésidence (avec Abderrahmane Sissako) des « Cinémas du monde », structure destinée à promouvoir la diversité culturelle.

Parmi les autres clients de François Samuelson : Olivier Assayas (sélectionné pour Carlos), Mélanie Thierry (interprète de La Princesse de Montpensier, de Bertrand Tavernier), Sami Bouajila (interprète de Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb), Claire Denis (présidente du jury Un certain regard). Et Emmanuel Carrère, dont il a proposé avec succès la présence dans le jury officiel. François Samuelson est fier d’être le seul agent français à avoir eu, par procuration, une Palme d’or. C’était l’an dernier pour Le Ruban blanc, de Michael Haneke, également chez Intertalent. « Ni Pialat ni Cantet n’avaient d’agent quand ils l’ont décrochée. »

 

(2010)

 

 

2. Par Nivelle Pascale (Libération)

 

Agent content

 

« Mon métier, a dit un jour François Samuelson de sa voix de basse, c’est transformer l’encre en or. » L’agent littéraire fêtait son plus joli coup. Le transfert Houellebecq, qui a fait date à Saint-Germain-des-Prés, déjà affolé par de grandes manœuvres capitalistiques. Samuelson a convaincu les éditions Fayard, soldat de Lagardère, de débaucher Michel Houellebecq et d’acheter, sur plans, son futur best-seller. A-valoir historique (estimé à un million d’euros) pour l’auteur, et surtout promesse de réaliser, grâce au groupe Lagardère, le film tiré du roman. L’agent a pris sa commission habituelle, 10%. Flammarion n’a eu que ses yeux pour pleurer. Ce jour d’avril 2004, l’économie de marché est entrée au Flore, servie sur un plateau par François-Marie Samuelson, dit « l’Américain ». 

Un an plus tard, c’est un sang d’encre qu’il se fait. Flammarion a trouvé clause à révision dans l’ancien contrat et négocie dans la tradition, en toute discrétion. L’affaire pourrait se retourner contre lui. Ses ennemis, agacés depuis longtemps par ce « cow-boy », se reprennent à rêver plumes et goudron. « Trop moderne », explique Raphaël Sorin, son complice de l’affaire Houellebecq chez Fayard. «L’édition, pleine de préjugés tenaces, plus proche du XIXe que du XXIe siècle, ne parle jamais d’argent. Les auteurs, pris dans une relation paternelle, non plus. Lui, il ose. Et ça dérange.» Jean-Marc Roberts, éditeur chez Stock et observateur consensuel, remarque : « Il n’est pas aimé parce qu’il n’est pas aimable. » 

Il a des muscles, des chaussures de baroudeur, une tignasse de loup, et du caractère. Un dur, façonné chez les gauchistes, puis les publishers de Broadway. Qui a pleuré en lisant le prochain Houellebecq, la Tentation d’une île, sur le vieillissement, le renoncement, écho de ses terreurs. « Ceux de 68, ce sont de vieilles personnes maintenant », s’effraie-t-il, balayant l’air de la main. Il a la phobie des hôpitaux, des cimetières. « La maladie d’un ami le met à terre », dit Pascal Bruckner, qui le pratique depuis plus de vingt ans. François Samuelson a 52 ans, l’âge qu’avait son père quand l’hôpital a appelé un soir. Crise cardiaque. Hercule Samuelson, armateur d’Alexandrie, chassé d’Egypte après la crise de Suez, est mort dans la nuit. « C’était un nabab, là-bas. Quand on s’est retrouvés à Marseille avec une valise en carton, il n’a pas supporté. » François-Marie avait 7 ans, son frère 1 an. Quelques mois après, sa mère était standardiste de nuit à Orly. Et les deux garçons placés. L’aîné dans un collège de jésuites, en Normandie, le petit en nourrice. A 10 ans, il connaissait les règles élémentaires de survie. 

Autant dire de mauvaises manières sur la rive gauche. « J’avais un contact chez Grasset, il m’a obtenu trois fois plus chez Gallimard, raconte un auteur. Il l’a fait à sa façon : “C’est ça ou rien.” Moi, j’étais content. » Les éditeurs, moins. Depuis vingt ans, l’agent perturbe leurs rituels. Gallimard a fini par le tolérer, d’autres restent hostiles. « Albin Michel m’a fait plusieurs propositions, à condition de venir sans lui, confie Pierre Assouline, son premier client. François est mon ami, donc c’est non. » Samuelson, agent de Philippe Djian, Dan Franck, Enki Bilal, Emmanuel Carrère, Alexandre Jardin, ou Fred Vargas, sourit à cette guérilla très urbaine : « Quand vous avez fait le coup de poing contre Ordre nouveau, ce ne sont pas quelques éditeurs qui vous font peur. » Dans cette jungle civilisée, il est le seul de son espèce. « Les autres craquent, c’est trop dur, explique Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé dans l’édition. Le milieu est minuscule et incestueux. Auteurs et éditeurs passent leur vie ensemble entre Bac et Odéon, ils n’ont pas besoin d’intermédiaires, il n’y a pas la place pour les agents. Samuelson surnage, car il prend des coups et en donne. » 

Le dernier coup, l’agent l’a pris sur le nez en novembre. Le réalisateur Thomas Langmann, fils fluet de Claude Berri, s’est fâché pour une histoire de casting. Samuelson, ancien deuxième ligne au rugby, n’a pas riposté. Un adversaire plus grand, il aurait cogné. « Il n’attaque jamais. Mais il ne faut pas le chercher », dit un ami. Sur les plateaux de cinéma aussi, il a sa petite réputation. 

Il a débuté à Artmedia, dans les pas de son modèle, Gérard Lebovici, figure de l’ultragauche et pionnier des agents à la française, assassiné dans un parking en 1984. Quinze ans plus tard, Samuelson s’occupe à son compte des intérêts de Juliette Binoche, Antoine de Caunes ou Carole Bouquet. C’est même sa première activité car ses auteurs ne rapportent qu’un cinquième du chiffre d’affaires d’Intertalents, sa petite entreprise. « L’édition fait un fromage de l’affaire Houellebecq. Au cinéma, un collègue à moi a fait 5 millions sur un seul gars ! Faut se calmer! » Pourquoi s’acharner alors ? Pour 10 000 euros mensuels, une misère d’agent artistique, supporter des écrivains dépressifs et tabagiques, des éditeurs condescendants ? Samuelson croit au jackpot : tous ses auteurs sont bankable, autrement dit gros vendeurs et susceptibles d’être adaptés au cinéma. Et il aime vraiment la littérature. « Cinq ans dans mon collège de jésuites, ça m’a donné le temps de lire. » 

Il ne pensait pas en faire sa carrière, ni même faire carrière tout court. En 1968, à 16 ans, il se fait virer du lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine, nid de contestation lycéenne. Le mot d’ordre désormais, c’est « jouir sans entraves ». Samuelson est pion, bagagiste, coursier, et surtout mao tendance Spontex. Une école de la vie plus qu’une idéologie durable : « Je ne sais plus très bien de quoi on parlait, mais on parlait. » A 20 ans, il peut s’inscrire, sans le bac, à l’université libre de Vincennes. Fasciné par Sartre et déjà choqué par son mauvais sens des affaires (« Il vendait dans le monde entier et vivait dans un bouge! ») François Samuelson présente sa maîtrise d’histoire sur les débuts de Libération. Puis il en fait un livre Il était une fois Libé, accueilli comme un brûlot par les fondateurs orthodoxes : « J’en ai pris plein la gueule. Ma carrière d’écrivain a commencé et s’est arrêtée là. » Sa passion pour la politique aussi. Depuis la Gauche prolétarienne, rien ne l’a séduit. Il dit « ne pas connaître la gauche officielle », tout en votant pour eux. La Constitution européenne ne l’intéresse pas. Il dira oui, « dans le sens de l’histoire ». 

En 1981, la gauche enfin en pantoufles, il a émigré à New York, pour créer le Bureau du livre français, officine d’import-export de la littérature française soutenue par Jack Lang. Il y est resté près de dix ans, le temps d’apprendre à être agent littéraire et de s’unir à une jeune mathématicienne française au pair. Mariés, deux fils, ils vivent dans une maison tapie dans le Ve arrondissement. Elle est sculpteur, ils continuent de voyager en globe-trotters et de fréquenter les ciné-clubs de leur quartier. « Tout le monde devient adulte, c’est une catastrophe. Mais pas lui, juge l’ami Bruckner. Si vieillir, c’est renier à peu près tout ce qu’on a aimé, il y a échappé. » Saint-Germain-des-Prés lui a appris à rester vigilant. 

 

(2005)

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