Documenteur

Agnès Varda

France, 1981


Émilie (Sabine Mamou), secrétaire d’une scénariste souvent absente, est à Los Angeles avec son fils Martin (Mathieu Demy) pour le tournage d’un film. Séparée de l’homme qu’elle aime, elle emménage dans un appartement vide et y installe des meubles récupérés dans la rue. Elle s’ennuie, souffre de l’exil et se sent seule.

« Documenteur (Dodo-cucu-maman-vas-tu-te-taire), déclarait Agnès Varda en juin 2008, est mon film le plus méconnu, le plus triste et celui auquel je suis le plus attachée. J’ai eu grand plaisir à représenter le désarroi, la douleur d’une femme, les affres de la séparation et de l’amour d’un enfant, l’exil des mots de la langue française, et autres manques. J’ai utilisé des images documentaires pour faire ressentir et partager les émotions dont Émilie n’arrivait pas à parler. » Ni long métrage de fiction, ni documentaire pur, on pourrait parler d’un documentaire avec un personnage fictif principal. Documenteur est une forme d’autoportrait impressionniste de la cinéaste en 1980, au moment de sa séparation géographique avec Jacques Demy, alors qu’elle vivait à Los Angeles et qu’il était resté en France. Se sentant seule après l’achèvement de Mur murs (1980), Varda prend sa caméra et la pointe sur elle-même. « La question posée par Documenteur est précisément “Comment filmer l’amour après, en l’absence du sujet du désir, comment filmer le manque ?” » écrit Danièle Dubroux dans les Cahiers du cinéma (n°331, janvier 1982). Varda fait jouer le rôle de cette jeune femme par une actrice, Sabine Mamou – en fait la monteuse de Mur murs. Si Varda a l’habitude de travailler sur l’autobiographie, d’intégrer à ses films des éléments de ses souvenirs et de sa vie (voisinage, famille, amis, héros politiques – et cela s’accentuera avec les années), elle n’a à l’époque jamais fait de film sur elle-même aussi franchement qu’elle le fera plus tard dans Les Plages d’Agnès en 2008. De fait, Documenteur est le pendant de Mur murs, une promenade poétique devant les peintures murales de Los Angeles ; il inclut d’ailleurs certains plans de murs peints et des scènes filmées dans les quartiers arpentés dans le film précédent. La réalisatrice en confie la genèse : « La narratrice de Mur murs ne pouvait être une voix seulement ; ou cette voix devait avoir une histoire. C’est ainsi que Documenteur est né, journal obsessif de cette femme narratrice. Ce n’est plus Los Angeles redécouverte, c’est cette femme à découvert dans l’ombre de ses émotions. » Documenteur est donc, de son propre aveu, un film d’émotion : « Les images n’illustrent pas ce qui est dit par la narratrice, mais plutôt l’émotion, témoigne Agnès Varda. Les images étaient triées ensemble, en vibrations, en sensations, pas forcément en efficacité. Ça se rapproche plus de la musique que de l’écriture cinématographique. » Pour Serge Daney, dans Libération, ce film est « précieux : Documenteur palpite d’embryons de fiction, de velléités de drame, de micro-moments de romanesque, de bouffées paramnésiques (le sentiment d’avoir déjà vécu tout ça). Là se trouve le plus réussi : l’histoire-gigogne de la maman-mur cachée dans la ville-mur murs. » 


Un seul son

Le film est volontairement mixé avec un seul son,

pour représenter l’idée d’Agnès Varda selon laquelle

« chaque chose contient son contraire : chaque amour

contient sa haine, chaque ville son ombre et chaque

insulte contient quand même une tendresse. ».

Ainsi, lors d’une scène de dispute d’un couple,

Georges Delerue a composé une sorte de petite valse,

le mixage fait qu’on entend cette musique sentimentale

et dès qu’elle s’arrête on entend à nouveau les insultes.

Il n’y a donc qu’un seul son à la fois : paroles ou musique

ou commentaire ou bruits.

 

Film dans le film

Dans Américano, son premier film comme réalisateur,

Mathieu Demy, le fils d’Agnès Varda et Jacques Demy, emprunte des images de

Documenteur. Les souvenirs californiens de Martin sont des extrait du film

où la cinéaste évoquait son exil à Los Angeles et filmait son fils.

Le personnage que Mathieu Demy interprète dans son film

s’appelle Martin, tout comme celui qu’il interprétait dans Documenteur.

Lors de la sortie du film de sa mère, il s’exprimait sur ce drôle de jeu

qu’est être acteur : « C’est très difficile d’être un acteur. Sentir

et ne pas sentir qu’on est Mathieu, sentir qu’on est un autre, c’est dur

de ne pas avoir les mêmes pensées que soi-même. Mais c’est marrant.

J’ai aimé jouer avec une fausse mère. C’était marrant ».

 

Actrice

Agnès Varda préparait déjà Documenteur

durant le montage de Mur Murs. Elle parlait beaucoup

du film avec Sabine Mamou. Celle-ci par la suite lui a offert

un cahier d’écolier où elle avait recopié les bouts de phrases,

les réflexions de la cinéaste sur le film. À la suite de cela, le

projet est né et « plus tard, Sabine est devenue une possible

Émilie. Sans le réaliser, je lui confiais le rôle » disait Agnès

Varda. Sabine Mamou a travaillé en tant que monteuse

avec Melville, Carné, Demy, Polanski, Schmid, Zetterling,

et réalisé trois films en super 8, mais n’a été actrice

que dans celui-ci.





Documenteur
France, 1981, 1 h 03, couleur, format 1.66

Réalisation
: Agnès Varda
Scénario : Agnès Varda
Photo : Nurith Aviv, Mosch Levin, Bob Carr, Tom Taplin
Musique : Georges Delerue
Montage : Sabine Mamou, Bob Gould, Phil Linson

Production
: Ciné Tamaris

Interprètes
: Sabine Mamou (Émilie Cooper), Mathieu Demy (Martin Cooper), Lisa Blok (Lisa), Tina Odom (Tina), Gary Feldman (l’écrivain à la fenêtre), Charles Southwood (l’homme au waterbed), Chris Leplus, Barry Farrell, Andrew Meyer (les hommes de l’autre film), Tom Taplin (Tom Cooper)

Sortie en France : 20 janvier 1982

Distributeur : Ciné-Tamaris

Restauration : Une restauration menée fin 2010 et en 2011 par Ciné-Tamaris, la Fondation Groupama Gan pour le Cinéma  (Gilles Duval) et la Fondation Technicolor pour le Patrimoine du Cinéma (Séverine Wemaere).
Avec la collaboration d’Eclair Laboratoires – Pôle Patrimoine. Étalonnage : Bruno Patin avec Nurith Aviv et Agnès Varda, restauration numérique par Ronald Boullet. Davide Pozzi pour L’Immagine Ritrovata (numérisation). Son : restauration par L.E. Diapason (Léon Rousseau) et restauration de la musique de Georges Delerue menée par Stéphane Lerouge. Production Ciné Tamaris.

Séances



Mardi 16 octobre à 11h30, Institut Lumière



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