Little Odessa

James Gray

États-Unis, 1994


Tueur à gages, Joshua Shapira (Tim Roth) accepte une mission qui le ramène à New York, à Little Odessa, le quartier juif de son enfance. Des retrouvailles douloureuses : son père (Maximilian Schell) refuse de parler à ce fils assassin, et sa mère (Vanessa Redgrave) est en train de mourir d’une tumeur. Reuben (Edward Furlong), son jeune frère qui rêve de quitter le quartier, le revoit en cachette. Bientôt la rumeur de son retour se répand. La mafia ukrainienne se met en branle : le fils de Volkoff (Paul Guilfoyle), son chef, a jadis été tué par Joshua…

Little Odessa, premier film de James Gray, a fait forte impression. Il a reçu le Lion d’argent au festival de Venise et a connu un succès public et critique : « James Gray, 24 ans, dont les qualités éclatent ici, écrit alors Michel Ciment, nous fait découvrir le quartier de Brighton Beach à Long Island, où les inscriptions sont en cyrillique et où vit une importante communauté de Russes émigrés, en contact avec les activités d’une mafia slave. » James Gray est passionné par le cinéma depuis l’enfance. Il y traîne son père, pas très intéressé, mais coopérant. C’est son professeur de latin qui déclenchera vraiment les choses, en faisant découvrir à ses élèves des cinéastes comme Scorsese, Kubrick, Polanski. Ses dieux ? Visconti, Fellini, De Sica, Kurosawa, Bergman. Il est repéré à 19 ans par le producteur Paul Webster qui voit son court métrage de fin d’études de l’Université of South California : « C’était un film d’étudiant remarquable, avec une sensibilité très différente de ce qui se faisait à l’époque, et de ce qui se fait encore aujourd’hui dans le cinéma populaire. » Il prononce alors la phrase magique : « Écrivez-moi quelque chose ». Un an plus tard, James Gray lui présentait un scénario, Mecca, nécessitant une star et quatre cents figurants. « Trop cher, recommencez. » Il recommença : « Je n’avais pas d’argent, je tapais les gens pour un ticket de métro, et ma mère était en train de mourir, raconte le cinéaste. J’ai tout mis dans une petite histoire, et je l’ai appelée Little Odessa. Le jour de mes 22 ans, j’ai reçu le feu vert. » « De tous les réalisateurs que je connais, témoigne Paul Webster, il reste à ce jour l’un des plus courtois sur le plateau. Il porte une grande attention à l’équipe, dont il remercie chaque membre tous les soirs personnellement. C’est une expérience qui porte ses fruits, car son équipe lui est très fidèle. » « Le mérite du film, analyse Michel Ciment, ne réside pas dans la peinture, au demeurant fort convaincante, d’un milieu peu traité au cinéma que dans l’approche du sujet, un ton feutré et grave, une manière intimiste de montrer la violence. Superficiellement, on pourrait rapprocher ce film de Mean Streets, mais c’est davantage (les moyens en moins) au Coppola romantique et sombre du Parrain 2 ou à certains Kazan, en particulier À l’est d’Eden, qu’il fait songer. À la différence des Italo-Américains fascinés par la violence qu’ils mettent en scène, le cinéaste s’interroge ici au contraire sur les conséquences de cette violence et imprime dans notre souvenir des souvenirs d’une rare force. L’une des choses que les gens ont le plus de mal à admettre dans mon pays, dit-il, c’est le lien entre la violence et le capitalisme. » Interrogé sur ce thème, le cinéaste explique : « Pour moi, la violence esthétisée, romanticisée, est l’un des éléments les plus dangereux de la jeune génération de réalisateurs américains. C’est une extension, à mon avis, de films comme Le Parrain, même si la tapisserie qu’a créée Francis Ford Coppola est bien plus riche et donne à la violence d’autres dimensions. Il est stupide de dire que la violence à l’écran est un mal, car beaucoup de grandes oeuvres sont violentes, de L’Iliade à Moby Dick. La culture occidentale regorge de violence. Mais lorsque la violence au cinéma est privée d’une dimension morale, lorsqu’elle est fétichisée, lorsqu’elle exploite le sensationnel plutôt qu’elle n’exprime quelque chose, alors c’est dangereux. Pour moi, c’est la différence entre une oeuvre qui reflète ce qui se passe dans le monde et une oeuvre qui l’exploite. Si vous abordez votre sujet en grossissant les traits, alors, selon moi, vous vous soumettez aux exigences commerciales. » Le casting participe pleinement de cette réussite : Edward Furlong, Vanessa Redgrave, Moira Kelly, Maximilian Schell et Tim Roth, qui vient de tourner dans Reservoir Dogs (1992), le premier à se joindre au projet : « Ce qui m’a séduit, raconte l’acteur, c’est ce personnage très sombre, très introverti. J’ai aimé le fait qu’il faille creuser beaucoup avant de trouver ce qui restait vivant en lui. » Little Odessa est un coup d’essai, un coup de maître, le premier grand film de celui qui a depuis réalisé The Yards (1999), La Nuit nous appartient (2007) et Two Lovers (2008). Autres grands films. 

 

Rencontre

James Gray raconte sa rencontre avec Max Schell : « J’ai pris un vol pour Los Angeles afin de le rencontrer. Il a ouvert la porte en robe

de chambre et je l’ai suivi jusque dans son bureau. La pièce était remplie de cassettes audio et de dossiers avec des inscriptions comme

“Procès Cadillac”. Il m’a dit : “Maintenant, je vais relire votre scénario.” Il s’est mis à lire : “Page Un. Intérieur – Appartement de Reuben.”

Il s’est arrêté : “Pourquoi dire Appartement de Reuben ? C’est moi qui paie l’appartement, pas Reuben.” Sept heures après,

nous étions arrivés à la page quinze. »

 

Question de méthode

« Je m’entendais très bien avec Tim Roth, se souvient James Gray. Travailler avec lui était une expérience formidable. Vers la fin du tournage,

nous avons cependant eu un conflit au sujet de la scène où il retourne chez lui et se retrouve face à Maximilien Schell. Dans le scénario,

Max devait le frapper et Tim lui rendre le coup. Avant de tourner la scène, Tim est venu me dire : “Je ne ferais pas cela. Si mon père me

frappait, je le tuerais. Mon personnage est comme ça.” Je lui ai répondu : “Ton personnage n’est pas comme ça. La famille est sa faille.

C’est en agissant ainsi qu’il finit par les détruire.” Nous avons débattu dans la caravane pendant quatre ou cinq heures. Puis, il a fallu que nous

tournions. Tim ne voulait pas jouer la scène. J’ai dit à Max : “Tu n’as qu’à lui tomber dessus lorsque je lancerai la caméra.” C’est cette prise qui

est dans le film. Elle est très sauvage. Tim était très en colère. Après cela, j’ai perdu sa confiance. Aujourd’hui, j’agirais différemment. »

Tim Roth se rappelle : « Maximilian Schell a été le seul avec qui j’ai eu des problèmes. Et ce, à cause des instructions que James lui avait

données à propos de la scène de notre dispute dans l’appartement. J’étais très fâché à l’époque. Avec le recul, je trouve que

c’est une grande scène. On dirait que la colère est réelle. Ça a servi le film. »

 

Ressortie

Little Odessa, qu’on n’a pas vu depuis longtemps sur un grand écran, ressort en salles à l’automne grâce à Jean-Max et François Causse,

les animateurs de Ciné-Sorbonne. Belle initiative qui vaudra aussi au festival Lumière la visite de Tim Roth.





Little Odessa
États-Unis, 1994, 1 h 38, couleur, format 2.35

Réalisation
: James Gray
Scénario : James Gray
Photo : Tom Richmond
Musique : Dana Sano
Montage : Dorian Harris
Décors : Kevin Thompson
Costumes : Michael Clancy


Production
: Paul Webster

Interprètes
: Tim Roth (Joshua Shapira), Edward Furlong (Reuben Shapira), Moira Kelly (Alla Shustervich), Vanessa Redgrave (Irina Shapira, la mère), Maximilian Schell (Arkady Shapira, le père), Paul Guilfoyle (Boris Volkoff), Natasha Andreichenko (Natasha), David Vadim (Sasha), Mina Bern (Grandma Tsilya), Boris McGiver (Ivan), Mohammad Ghaffari (Pahlevi)

Sortie aux États-Unis : 19 mai 1995
Sortie en France : 4 janvier 1995

Distributeur : Ciné Sorbonne

Copie neuve en avant-première de sa réédition nationale le 14 novembre 2012

Séances



Mardi 16 octobre à 20h00, Institut Lumière
Mercredi 17 octobre à 10h45, Pathé Bellecour
Samedi 20 octobre à 13h45, Cinéma Comœdia
Dimanche 21 octobre à 15h00, Cinéma Opéra



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